AXE I – La christianisation de la science païenne

Le présent axe de recherches a été initié à mon arrivée à l’UMR 8167 en septembre 2015. Que ce soit par les textes ou par les images, cet axe de recherche s’intéresse à la christianisation de la science païenne et essaie d’examiner à frais nouveaux une idée récurrente selon laquelle l’avènement du christianisme aurait eu raison de la science hellène. Il est en effet souvent soutenu que la science produite depuis l’émergence de la nouvelle religion ne sera plus tout-à-fait celle telle qu’elle a été développée par Aristote et ses successeurs.

Pourrions-nous toutefois parler d’une décadence ? La transformation idéologique et spirituelle d’une part, le bouleversement politique et ethnique de l’autre ont incité nombre de spécialistes en histoire des sciences à parler d’une décadence générale, notamment à partir de la fin du IIe siècle de notre ère. Le « déclin » de la science grecque reflète, en réalité, un phénomène plus général : celui de la lente dissolution des structures religieuses et sociales du monde antique. Quand l’ordre des institutions et des valeurs change, la cohésion logique des représentations scientifiques de l’univers se modifie.

En fait, le vrai coup porté à l’érudition scientifique sera le fait, d’une part des invasions arabes, qui marqueront la fin de l’Antiquité tardive et, de l’autre, de l’iconoclasme, qui laissera des séquelles durables. À ces facteurs, il faut ajouter le désintérêt, à quelques exceptions près, du pouvoir impérial byzantin envers les sciences. Les souverains byzantins n’ont jamais, comme c’était le cas à Alexandrie ou même dans le monde islamique, créé des centres à vocation purement scientifique, si ce n’est dans une certaine mesure des hôpitaux, doublés d’écoles médicales. Cette « stagnation » dans la pensée savante byzantine est due aussi à l’instabilité générale de l’Empire, qui ne favorisa pas l’établissement d’un programme éducatif adapté aux besoins, ce qui aurait pu faciliter le développement d’idées nouvelles. Désormais on essaie, de plus en plus souvent, d’expliquer et de comprendre la nature sous le prisme du christianisme, voire d’utiliser les connaissances des Anciens dans un but parénétique. C’est le cas par exemple du Physiologus grec, qui ne doit en aucun cas être vu comme un livre religieux, mais plutôt comme un livre scientifique (cf. infra).

Le Physiologus grec (en cours)

Sous ce titre nous est connue une des œuvres les plus populaires du Moyen Âge. Le Physiologus grec, dont l’auteur reste anonyme, a vu le jour autour du IIe siècle de notre ère à Alexandrie[1]. De façon générale, chaque chapitre du Physiologus est constitué de deux parties (διήγησις / ἑρμηνεία)[2]. Dans un premier volet, sont présentées sommairement une ou plusieurs caractéristiques éthologiques de l’animal, du végétal ou du minéral traité[3]. Les φύσεις de l’espèce étudiée font l’objet dans un second volet d’une interprétation symbolico-allégorique. Cette partie herméneutique chrétienne est l’occasion d’une brève leçon de théologie et d’un encouragement moral adressé au lecteur.

Nous connaissons quatre recensions du texte grec. Son rédacteur décrit des animaux, des plantes et des pierres en mélangeant aux sources antiques les concepts chrétiens de l’époque. Chacun des 48 chapitres du texte original, chargé d’allégories mystiques, fait allusion au Christ, à l’Église et aux chrétiens. Chaque chapitre est divisé en deux parties : dans un premier volet, sont présentées sommairement une ou plusieurs caractéristiques naturelles (φύσεις) de l’espèce traitée. Dans un second volet, les caractéristiques mises en avant par l’auteur font l’objet d’une interprétation symbolico-allégorique. Le but premier de l’auteur du Physiologus n’était pas de décrire le comportement réel des différentes espèces, mais de présenter leurs propriétés (aspects physiques, mœurs, traits de caractère, qualités et défauts supposés), généralement merveilleuses, comme des symboles moraux ou religieux. Ainsi, le monde de la nature est utilisé pour expliquer les paraboles et enseignements de la Bible, surtout ceux du Nouveau Testament.

Le Physiologus est lié à la méthode d’interprétation des Écritures propre à l’École d’Alexandrie. Partant de la conviction que la nature est le reflet du dessein divin, les premiers maîtres de l’École d’Alexandrie ont, en effet, conçu un modèle d’exégèse symbolico-allégorique qui permet aux hommes de saisir le monde divin à travers le monde terrestre. Par la connaissance des créations de Dieu sur terre, le Physiologus se rapproche de cette vision symbolique. Ainsi, une typologie chrétienne, dont le principe est de juxtaposer une image de la nature et une idée christologique, fait son apparition.

Toutefois, et malgré une bibliographie impressionnante sur cette œuvre, les sources profanes utilisées et, surtout, le lectorat auquel son auteur s’adressait n’avaient quasiment pas intéressé les chercheurs. De même, on connaît très peu de choses sur l’illustration du Physiologus. (Lazaris, 2014 ; Lazaris, 2017 ; Lazaris, [sous presse]). Enfin, malgré la très grande diffusion de cette œuvre à Byzance et dans l’après-Byzance, on n’a jamais cherché à étudier les raisons exactes de ce succès.

Dans le premier volume d’une monographie publiée et issue de mon mémoire d’habilitation (cf. infra, Habilitation à diriger des recherches), je propose un état des lieux de cette œuvre (Lazaris, 2016). À travers l’étude des différents manuscrits, je réexamine l’évolution de l’œuvre, les questions liées à son auteur et sa période d’activité. Par ailleurs, les sources profanes sélectionnées par l’auteur du Physiologus, sont pour la première fois, systématiquement inventoriées. Par la suite, et sur la base de ces sources et la façon dont elles ont été remodelées, l’analyse cherche à saisir les objectifs de l’auteur et le lectorat auquel il s’adresse en priorité. Ce premier lectorat était-il familier des thèmes bibliques essentiels qui y sont abordés, tels que la Trinité, l’Incarnation, la Passion ou encore la Résurrection ? Ou, au contraire, le premier volet d’histoire naturelle servait-il d’« appât », de produit d’appel, pour attirer un public non chrétien, assoiffé de culture divertissante et destinée à une « grande consommation »[4] ? Dans ce dernier cas, cette œuvre aurait alors été destinée, en priorité, à des personnes avides d’histoires naturelles aptes à exciter l’imagination, tout en leur délivrant des clés simples et facilement compréhensibles, pour mener une vie en accord avec la nouvelle religion. N’oublions pas que les chapitres du Physiologus sont classés par espèce et non par principe moral, précepte chrétien ou directives pratiques pour la vie quotidienne comme on aurait pu s’y attendre d’une œuvre destinée à des lecteurs chrétiens. Il ne s’agirait donc pas d’un quelconque vade mecum à destination d’un prédicateur, comme on le prétend souvent, mais d’un texte scientifique sous parure chrétienne conçu pour des gens qui, dans leur grande majorité, n’avaient pas encore embrassé complètement la nouvelle religion (Lazaris, 2019).

Dans un second volume à paraître fin 2019, je m’intéresse à l’illustration du Physiologus grec sur la base de tous les manuscrits illustrés. Un des objectifs de cette publication est d’apporter une analyse actualisée des cycles iconographiques du Physiologus grec, dans le but de faire apparaître dans le champ de la recherche les séquences complètes et cohérentes que ces cycles constituent, chacun en tant que tel, et avec des contenus et des sens spécifiques. Le but est également de mieux faire comprendre que les images qui les composent sont le fruit d’élaborations complexes, nourries le plus souvent par des sources textuelles mais aussi figurées multiples, ou par l’imagination du miniaturiste.

Références bibliographiques citées :

Cavallo, G., Chartier, R. (2001 [nouv. éd. avec bibliogr. revue et augmentée]), Histoire de la lecture dans le monde occidental, Paris (Points Histoire 297)

Lazaris, S. (2014), «Nouvelles perspectives dans l’étude du Physiologus grec et de son illustration», Archimède, 1, p. 161-163

Lazaris, S. (2016), Le Physiologus grec, t. 1. La réécriture de l’histoire naturelle antique, Firenze (Micrologus’ Library 78)

Lazaris, s. (2017), «Un nouveau manuscrit illustré du Physiologus grec et la date de la deuxième recension : le Sinai, Monê tês Hagias Aikaterinês, NE gr. M 103», Annuaire de l’Université de Sofia « St. Kliment Ohridski », 99, p. 233-262

Lazaris, S. (2019), «Manuels d’enseignement dans une bibliothèque monastique du nord de la Grèce : le cas d’un livre illustré d’histoire naturelle et de morale chrétienne», dans Savoir/Pouvoir. Les bibliothèques, de l’Antiquité à la modernité, éd. Y. Lehmann, Turnhout, p. 119-138 (Recherches sur les rhétoriques religieuses 29)

Lazaris, S. ([sous presse]), «Le ‘Sofija, Naučen Centăr za Slavjano-Vizantijski Proučvanija Ivan Dujčev, D. gr.’ 297 (‘olim’ Kosinitza 244) et ses figures», dans Physiologus as ‘imago mundi’, éd. Sofia, p.

Ed. Sbordone, F. (1936), Physiologus, Hildesheim ; New York

Ed. Schönberger, O. (2001 [rééd. 2009]), Physiologus: Griechisch/Deutsch, Stuttgart (Universal-Bibliothek 18124)

Stroppa, M. (2011), «Un papiro inedito del Fisiologo (PSI inv. 295)», dans I papiri letterari cristiani. Atti del convegno internazionale di studi in memoria di Mario Naldini, Firenze, 10-11 giugno 2010, éd. G. Bastianini, A. Casanova, Firenze, p. 173-192 et tav. XXI-XXII (Studi e Testi di Papirologia N.S. 13)

Notes

[1] La tradition manuscrite grecque a préservé quatre familles dans une centaine de manuscrits. De ces quatre recensions textuelles, c’est la première, dite chrétienne, qui nous intéressera dans la présente étude. Elle est constituée de 48 ou 49 chapitres selon les éditions, voire plus dans certaines sous-familles (cf. Lazaris, 2016, p. 69-78). Elle a été éditée par Fr. Sbordone (Sbordone, 1936). Suite à cette édition, mais en prenant en compte, entre autres, le New York, Pierpont Morgan Library, Ms. M 397 (= G), qui constitue le plus ancien témoin complet, D. Offermanns a proposé une nouvelle édition des deux premiers sous-groupes de cette recension (Offermanns, 1966). Quelques années plus tard, D. Kaimakis a publié une édition synoptique des trois autres sous-groupes (Kaimakis, 1974). Signalons enfin l’édition récente d’un fragment sur papyrus publiée par M. Stroppa (Schönberger, 2001 [rééd. 2009] ; Stroppa, 2011).

[2] En ce qui concerne la construction des chapitres, on constate que d’autres éléments structurels participent à la composition de l’ensemble, comme une citation biblique qu’on trouve au début ou à la fin dans plusieurs chapitres. Ces éléments sont vraisemblablement arrangés par l’auteur selon les exigences du thème traité, ce qui explique la grande irrégularité de leur présence dans les chapitres (cf. Lazaris, 2016, p. 84-85).

[3] Cet ouvrage n’est en effet pas qu’un simple bestiaire puisque des végétaux et des minéraux sont également abordés, même s’il est vrai que leur place est comparativement bien inférieure à celle des animaux (cf. Lazaris, 2016, p. 81-82).

[4] L’expression appartient à G. Cavallo et fait référence à l’invention de toute une littérature pour faire face à l’accroissement et à la diversification du lectorat à l’époque impériale (Cavallo, Chartier, 2001 [nouv. éd. avec bibliogr. revue et augmentée], p. 102).